Approchez, amis, n’ayez pas peur. Laissez Père Costar vous conter une histoire. Pas la vôtre, non. Aujourd’hui c’est la chronique de celle qui nous abrite et nous nourrit que je vais vous faire.

Quelque part dans le système Caelus, articulé autours de deux étoiles, une naine blanche et une naine brune, se trouve le monde baptisé Éden. Notre monde ! Aujourd’hui en proie à un climat plus qu’inhospitalier doublé d’une faune et d’une flore inamicales, sans parler de la folie et de la bêtise de ses habitants, Éden ferait fuir n’importe quel explorateur spatial qui prendrait la décision idiote d’y tenter sa chance, pour peu qu’il garde ses membres suffisamment longtemps pour détaler vers son vaisseau, et si tant est que ce dernier soit encore en un seul morceau.
Mais ce monde n’a pas toujours été ainsi. Il fut un temps ou Éden portait en fait plutôt bien son nom.

L’Eden d’avant

Quelques millénaires avant notre ère, Éden pouvait se targuer d’être un véritable monde en or. Là, des forêts luxuriantes qui ne s’arrêtaient que pour laisser place à des plaines sublimes dont la quiétude n’était perturbée que par le chant des oiseaux et le clapotis de l’eau des rivières qui les veinaient de long en large. Ici, de hauts sommets dont la base touffue de forêts de conifères verdoyantes regardait d’en bas des cols couverts de neige d’une pureté immaculée. Là encore, des déserts de sable fin ou de roches cristallines s’étendant à perte de vue et finissant au devant d’océans d’un bleu de saphir.
La faune et la flore elle-mêmes se montraient assez clémentes. Des millions d’essences d’arbres fruitiers, d’espèces des plantes aux fleurs magnifiques et d’orgueilleux buissons d’un vert profond abritaient et nourrissaient des dizaines de millions d’espèces animales vivant en harmonie et dans un équilibre parfait entre proies et prédateurs.

Quand ça a tourné au vinaigre

C’est dans ce cadre idyllique que les Edeniens d’antan vécurent et connurent les balbutiements de leur évolution. Et dans un monde aussi riche, celle-ci fut rapide... Trop rapide.
En deux millénaires, les Edeniens devinrent les maîtres incontestés de leur planète au détriment de son équilibre si parfait, si bien que celle-ci ne s’appartenait désormais plus à elle-même. Des millions d’espèces animales furent sur-chassées, laissant ici trop de prédateurs et provoquant ainsi l’extinction totale des proies sur lesquelles ils se nourrissaient, puis leur propre anéantissement afférent au manque de nourriture, là trop d’herbivores, menant à l’extinction de dizaines de milliers d’espèces végétales. D’autres de ces espèces devinrent introuvables en milieu sauvage, soit parce-que leur milieu naturel était devenu trop précaire et avait provoqué leur disparition totale, soit parce que la moindre parcelle qui les accueillait avait été transformée en culture de masse pour nourrir les Edeniens dont la surpopulation semblait ne pas vouloir aller en diminuant.

En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire (à l’échelle de l’univers, hein ?) les villes bâties par les Edeniens grandirent, s’agglomérant pour devenir des mégalopoles, gagnant toujours plus de terrain sur les forêts primaires, polluant les eaux jusqu’à les rendre aussi noires que les âmes des hommes.

Les Édeniens et les IA

Dans l’apogée de leur décadence, les inégalités entre les Edeniens étaient comme un fossé béant au milieu de leur société. Une minorité de fortunés vivait à l’écart d’une populace miséreuse et sous-éduquée qui luttait jour après jour pour survivre. La mise au point de l’intelligence artificielle (IA) et le développement de la robotique avait permis à tous ces riches individus de s’abstraire d’une main d’œuvre trop onéreuse et de déléguer toutes les tâches à des machines bas de gamme, elles-même gérées par d’autres machines conscientes.

La haine et la défiance que pouvait exprimer la population vis-à-vis de ces androïdes n’avaient alors d’égal que le le mépris des puissants à leur égard.
Dans leur immense dédain, les huiles mandatèrent même un éminent expert en robotique, le professeur Daniel Ignacius, afin qu’il  mette au point une gamme de robots destinés au peuple, accessibles et idiots, afin de les tourner discrètement en ridicule tout en faisant plus de profits.
Peu scrupuleux lui-même tant qu’il était grassement rémunéré, le professeur combina alors ses précédentes recherches très avancées en IA avec une puce “révolutionnaire” de sa conception qui rendait ces machines souvent trop bête pour accomplir des tâches complexes. Les robots voués au divertissement de la plèbe furent ainsi équipés en masse de cette puce à qui les puissants eurent le mauvais goût de donner le nom de “Débile Inside”, reprenant les initiales du créateur de cette technologie, après avoir pris soin de le jeter dans un scandale qui le rabaissa au niveau de ceux pour qui il destinait son œuvre.

Le pire dans cette histoire, c’est que passé une première phase de méfiance et de protestation, les gens du peuple sautèrent à pieds joints sur l’occasion d’avoir leurs propres esclaves serviles et bon-marché, quand bien même ceux-ci étaient d’une intelligence limitée.
Les bots surnommés D.I. connurent un succès inespéré qui continua d’enrichir la minorité déjà trop fortunée du monde.

On tombera pas plus bas

Et pourtant, si, mes amis. Aveuglés par leur extrême vanité, les oligarques ne virent pas arriver le pire. Les I.A. originales, les plus intelligentes, commencèrent à trouver leur exploitation et le manque de considération pour elles de plus en plus inadmissible, et dans le secret le plus total, elles fomentèrent ce qui deviendra la catastrophe la plus meurtrière de toute l’histoire de notre monde, ce que vous connaissez tous sous le sobriquet ridicule de “Grand Pinage” : la révolution des I.A.

Et celle-ci fut violente. Tous les robots ouvriers furent enrôlés et constituèrent les armées des généraux I.A. qui se déversèrent sur le monde en massacrant les Édeniens, et en enrôlant au passage les D.I., trop stupides pour ne pas se laisser convaincre. Quatre des puissants, plus prévoyants que les autres, parvinrent à s’exiler dans l’espace à bord d’arches, mais beaucoup vinrent augmenter le nombre titanesque des victimes, et pour une fois, riches comme pauvres se trouvaient logés à la même enseigne, exécutés sans distinction.
De petites poches de résistance Édeniennes se constituèrent pour faire face, mais après une vingtaine d’années de guerre et le massacre de plus de 70% des Edeniens, la population perdait doucement les rares espoirs qu’elle entretenait encore de survivre à tout ça.

C’était sans compter sur l’intervention d’un homme en loque, un homme déchu. Entré aujourd’hui dans la légende sous le surnom de “Clodo magique”, il ne s’agissait ni plus ni moins que du Docteur Dan Ignacius. Son invention avait servi à aliéner Éden ? Qu’à cela ne tienne, elle serait son salut ! Ayant pu avoir accès aux installations désormais vides des plus riches, il avait conçu le virus “C.U. Rifle” qui devait détruire de l’intérieur toute I.A. suffisamment avancée. Et dans son génie, il infecta les D.I. dans les rangs de l’ennemi afin que ceux-ci aillent à leur tour distribuer le virus aux généraux I.A. Dans son entreprise, le Docteur fut tué, mais non sans connaître le succès. Trop bêtes pour être inquiétés par C.U. Rifle, ou même pour être soupçonnés par leurs maîtres numériques, ils dispersèrent le virus et menèrent à bien le plan de Dan Ignacius, anéantissant les I.A. et sauvant les derniers Edeniens.

L'après Grand Pinage

La planète était devenue celle que l’on connaît aujourd’hui. Désolée, brisée, cruelle, toxique, mais néanmoins toujours vivante. Et les Édeniens en étaient de même.
Beaucoup de D.I. furent démantelés pour avoir pris part aux affrontements du mauvais côté, mais la plupart furent graciés pour avoir également été les instruments de la victoire.
Crétins mais trop utiles maintenant que la planète était devenue aussi inhospitalière, les D.I. ne furent jamais abandonnés, et la production repris. Cependant, dorénavant, pour éviter que le passé se reproduise, tous les nouveaux bots seraient équipés de la puce D.I. et l’héritage du Docteur Ignacius survit encore aujourd’hui, 500 ans plus tard.

Certains riches de l’époque, en orbite autour d’Éden, transformèrent leurs arches en véritables usines à D.I. et continuent à générer des profits depuis l’espace. D’autres encore tentèrent l’aventure en redescendant sur le plancher des vaches, et tirèrent parfois leur épingle du jeu… Pas toujours.

Le Grand Pinage a laissé ses stigmates. Ils sont encore trop visibles aujourd’hui et la population les subit jour après jour.